Encore et toujours le Caucase ?

Par Alexandre Latsa *

Le Caucase n’a jamais fini de faire parler de lui en Russie et dans le monde. On peut dire que c’est une région ou une aire civilisationnelle qui s’est retrouvée, par le fait de l’histoire englobée au sein de l’URSS et aujourd’hui à cheval sur la frontière russe. Depuis l’éclatement de l’URSS, on distingue donc le Caucase du sud situé hors de la Fédération de Russie, et le Caucase du nord qui est en Russie. Mais on peut aussi dire que les problèmes du Caucase sont nés bien avant l’époque de l’URSS et bien avant l’époque des Tsars de Russie.

Le Caucase est l’une des régions les plus composites de la planète, tant au niveau ethnique que linguistique ou religieux, puisque des dizaines de peuples y cohabitent, parlant une centaine de langues différentes, et que 5 grandes religions y sont représentées, dont les deux principaux courants de l’Islam (chiisme et sunnisme) mais également l’orthodoxie, le monophysisme, le bouddhisme et le judaïsme.
Toute cette diversité, dans cette région d’Eurasie, est concentrée dans ce massif montagneux qui ne s’étend que sur 1000 kms, entre la Mer Noire et la Mer Caspienne. La légende dit que lorsque Dieu a enjambé la région, son sac de peuples s’est éventré et déversé sur les montagnes du Caucase. Pour les russes, le Caucase est un territoire habité par des peuples avec lesquels la cohabitation a été plus ou moins chaotique (et cela depuis des siècles) mais ces peuples se sont russifiés progressivement dès l’époque tsariste, sont ensuite devenus une partie constitutive de la culture soviétique puis aujourd’hui de la culture « pan-russienne ».
Des scientifiques sont allés encore plus loin que cette légende, puisque des études récentes ont prouvé l’influence ancienne des civilisations préhistoriques du Caucase sur toutes les civilisations d’Europe. Les premiers métallurgistes, environ 4000 ans avant notre ère, étaient caucasiens. Des analyses ADN ont montré qu’un grand nombre d’européens de l’ouest, dans le Tyrol, au Portugal, dans le centre de la France, en Corse ou en Sardaigne, sont les descendants directs de ces groupes de caucasiens qui ont émigré vers l’ouest pour amener l’art de la métallurgie en Europe.
Pour revenir à l’histoire récente, le commencement de la conquête russe dans le Caucase date du début du 19° siècle, mais les premiers colons russes (cosaques) s’étaient installés dans la région dès le 16° siècle. Les analystes qui contestent la légitimité russe dans cette région oublient souvent de préciser, par exemple, que la Tchétchénie devint russe en 1859, soit un an avant que le Comté de Nice et la Savoie ne deviennent français, en 1860. A l’étranger toujours, le Caucase reste synonyme de guerres localisées que l’on pense aux conflits de Tchétchénie en 1996 et 2009, ou à la guerre en Géorgie de 2008. Le Caucase musulman dans sa partie russe et dans sa partie non-russe, est régulièrement victime de soubresauts violents. Depuis la pacification de la Tchétchénie via le savoir faire et la poigne de fer du nouveau maitre de la province Ramzan Kadyrov, la situation s’est largement améliorée dans cette république russe et le recours à la violence a beaucoup diminué. La réhabilitation du centre de Grozny, après le retour de la paix, a été spectaculaire. Cette vidéo récente montre des images de la capitale Tchétchène reconstruite et même si la vidéo est en russe, les images sont vraiment spectaculaires.
Maintenant, l’agitation terroriste s’est principalement déplacée vers la région voisine du Daguestan. Ainsi, malgré tous les efforts politiques et militaires pour éliminer la violence terroriste dans le Caucase, on constate que la région reste le point chaud du « Djihad en Eurasie ». L’activité terroriste ne s’est en effet quasiment pas étendue aux autres régions musulmanes de la Fédération de Russie (hors Caucase), mais elle est apparue en Azerbaïdjan, au Kirghizstan ou au Kazakhstan, hors des frontières de la Russie Une statistique récente résume les pertes humaines causées par les attentats terroristes dans la Fédération de Russie pendant l’année 2011 (source).

 

Au total, en 2011, les attaques terroristes ont fait 981 victimes (396 décès et 585 blessés), contre 1.184 victimes (400 décès et 784 blessés) en 2010. Cela traduit donc une baisse de 17,1% du nombre de victimes en 2011 par rapport à 2010. La Tchétchénie voit sa seconde année consécutive de baisse avec 59 incidents en 2011, contre 80 en 2010 et 159 en 2009.
Par contre, le Daguestan a concentré 58% des attaques et est donc devenu en 2011 le point le plus chaud du Caucase, mais également de la fédération de Russie et de toute l’Eurasie. (73% des victimes civiles ont été touchées au Daguestan, et 38,2% dans le reste du pays). En 2012 c’est aussi au Daghestan que le premier attentat suicide a eu lieu, lorsque le 6 mars une femme-kamikaze s’est fait exploser dans la ville de Karabudakhkent. Cinq policiers ont été tués et 2 blessés. La terroriste a été identifiée comme étant la femme d’un éminent membre de « l’émirat du Caucase », abattu en février dernier par les forces de l’ordre fédérales. Depuis le début de l’année toujours, La police russe a déjoué 22 attentats terroristes, trouvé et éliminé 80 cachettes d’armes et désamorcé 106 engins explosifs artisanaux. En outre, 7 terroristes (et 119 complices) ont été interpellés, pendant que 90 ont été tués, dont 13 chefs de bandes.

Le Caucase, avec sa civilisation préhistorique brillante, sa diversité culturelle, le Caucase, pion dans le « grand jeu » des britanniques au 19° siècle, puis avec le mouvement prométhéen, le Caucase, cible de l’OTAN avec le conflit de Géorgie en 2008, est aujourd’hui devenu le point chaud du Djihad eurasiatique.
Le Caucase, encore et toujours le Caucase.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.
* Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un « autre regard sur la Russie ». Il collabore également avec l’Institut de Relations Internationales et Stratégique (IRIS), l’institut Eurasia-Riviesta, et participe à diverses autres publications.

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